‘’Les Européens ne vont pas développer notre pays à notre place’’

Prochain  Forum de la diaspora sur l’habitat et l’investissement à Dubaï, attente des Sénégalais de l’extérieur, accords entre le Sénégal et l’Union européenne pour combattre l’émigration clandestine… Sur toutes ces questions, la présidente de Sunu Diaspora, Absatou Kane Diop, répond sans détour.  Entretien.

 

Après l’Espagne et l’Italie, vous allez organiser à Dubaï, les 9 et 10 novembre prochains, la 3e édition du Forum de la diaspora sur l’habitat et l’investissement. Qu’en est-il exactement ?

La première édition de ce forum a été organisée en Espagne. La deuxième, en Italie. La troisième, nous avons décidé de l’organiser à Dubaï. Son origine peut se résumer à mon propre vécu, à travers tous les pays dans lesquels j’ai eu à résider, aux Etats-Unis et un peu partout en Europe. Parce que je tourne beaucoup. Et partout où je suis passée, la première chose dont se plaignent les émigrés, c’est leurs problèmes liés à l’habitat, la façon abusive et répétitive dont ils sont arnaqués au pays. Ça m’est arrivé personnellement et c’est arrivé à plein d’autres émigrés. Beaucoup d’entre eux ont acheté des terrains à Dakar et commencé à construire. Mais, par la suite, l’Etat est venu tout démolir parce qu’il avait prévu autre chose sur place. C’est quelque chose d’extrêmement difficile pour eux. Parce que certains d’entre eux avaient déjà construit des immeubles. En réalité, l’habitat est une préoccupation récurrente et fondamentale pour la plupart des émigrés.

 En quoi cette troisième édition va être différente des deux  précédentes ?

Vous savez, on apprend toujours de ses erreurs. Les deux autres éditions ont été une réussite, mais il y a eu des manquements, quand même. Et, il faut le reconnaitre, surtout du côté de l’organisation et de la communication. Pour cette troisième édition, j’ai une équipe de Com très dévouée, l’expérience est là. Certains de nos compatriotes de la diaspora n’avaient pas confiance ou bien ne comprenaient pas notre initiative. Actuellement, les émigrés nous appellent de partout dans le monde pour participer à ce forum et bénéficier des retombées. Mais, le plus important, c’est que nous sommes en phase de réalisation, maintenant. Je pense que j’ai assez d’outils pour finir le travail que j’avais commencé il y a des années.

Pourquoi le choix de Dubaï ?

C’est un choix très réfléchi, qui vient à son heure. Dubaï fait partie du continent asiatique. Et nos forums  et salons sont souvent concentrés aux Etats-Unis, en Europe et dans certains pays africains. De ce fait, nos compatriotes du continent asiatique se plaignent souvent d’être laissés en rade. Au mois de mai (2018), quand j’ai eu la chance de me rendre là-bas, j’ai rencontré certains Sénégalais. Et c’est après avoir discuté avec eux que j’ai pris la décision d’organiser le prochain forum dans le continent asiatique. Parce que nos compatriotes qui y résident et travaillent font partie de la diaspora. Après une visite sur le terrain, nous nous sommes rendu compte que les émigrés, notamment les Sénégalais, sont nombreux dans les Emirats arabes unis. Lors de cette visite, nous nous sommes aussi rendu compte que leur principal préoccupation, c’est d’avoir une maison. C’est ce qui nous a motivés à choisir les Sénégalais résidant à Dubaï.  Le forum se tiendra sous la forme de séances plénières sur des thèmes relatifs au foncier, au financement, au cadre législatif et réglementaire, aux politiques et stratégies, aux projets et programmes, etc.

Disposer d’un toit constitue un casse-tête pour beaucoup de nos compatriotes immigrés. Comment votre structure compte relever ce défi ?

Avec l’appui de l’Etat du Sénégal, nous pourrons disposer d’assiettes foncières. Ce qui nous  permettra de réaliser des logements décents  à des coûts excessivement bas. Un toit, c’est pour permettre d’acquérir un logement moderne dans des circonstances limpides. L’objectif final, c’est de voir comment aider les émigrés à épargner l’argent gagné à l’extérieur, pour pouvoir investir au pays. Il s’agira aussi de trouver des partenaires qui vont les accompagner dans leurs investissements, une fois de retour au Sénégal. La création d’une zone d’habitation pour les émigrés doit également s’accompagner de zone industrielle. Parce que la diaspora, c’est une accumulation d’expériences. Il y en a qui ont acquis des connaissances dans le domaine de l’agriculture, d’autres dans divers domaines. Sortir, c’est apprendre. Par exemple, dans une ville comme Guissona (Espagne), les Sénégalais s’activent dans l’aviculture et dans bien d’autres domaines. En Italie et partout ailleurs dans le monde, c’est comme ça. La somme de toutes ces expériences peut aider les émigrés à réussir de grands investissements au Sénégal et créer des emplois.

Pensez-vous réussir là où beaucoup d’investisseurs et de promoteurs immobiliers ont échoué ?

Bien sûr que je pense réussir. Mieux, je sais que je vais réussir, ‘’Inch’Allah’’. En effet, la différence est que je suis un pur produit de la diaspora et je comprends très bien les tenants et les aboutissants. Et, en plus, j’ai déjà vécu les difficultés que mes compatriotes émigrés rencontrent dans leur quête  d’un toit décent au Sénégal. Beaucoup ont été trahis par un cousin, un ami, un voisin ou un frère. Je suis passée par là. Ceci est un combat pour moi.

Le chef de l’Etat, Macky Sall, avait promis de faire de la diaspora la quinzième région administrative du Sénégal. Mais jusqu’à présent il n’en est rien. Quel commentaire cela vous inspire ?

Je pense que la diaspora est déjà érigée en 15e  région du Sénégal. Il ne reste que peut-être les formalités. Car, comme vous le savez, après les dernières élections législatives, la diaspora a obtenu 15 députés à l’Assemblée nationale,  ce qui est une première au Sénégal. Donc, maintenant, c’est à nous immigrés de faire en sorte qu’on soit bien représentés et faire entendre notre voix à tous les niveaux.

Comment appréciez-vous le travail des députés de la diaspora ?

Bon, il faut noter qu’il n’y a pas encore longtemps  que ces 15 parlementaires ont été élus. Donc, donnons-leur plus de temps pour faire valoir leurs talents de député. Il faut savoir que le métier de député de la diaspora n’est pas facile du tout, car nous de la diaspora sommes très exigeants et attendons beaucoup de nos élus. Néanmoins, je pense qu’ils vont représenter dignement nos compatriotes qui vivent en dehors du Sénégal.

Il est bien de rappeler que le tiers du budget du Sénégal vient de la diaspora. Mais j’ai un message qu’en même pour ces députés. Je leur demande de ne jamais oublier qu’ils sont des produits de la diaspora, de ne jamais tourner le dos à ces vaillants Sénégalais qui travaillent jour et nuit pour soutenir leurs familles là-bas et ici au Sénégal. Un représentant des Sénégalais de l’extérieur doit avoir un esprit rassembleur. Il doit être capable d’échanger avec tous les Sénégalais, nonobstant leurs sensibilités politiques. Un député de la diaspora n’est pas un député d’un parti ou d’une majorité. Il représente les intérêts de tous les Sénégalaises et Sénégalais sous sa juridiction. Le député doit comprendre les politiques publiques et montrer une aptitude à identifier des opportunités et les corréler aux besoins des Sénégalais de la diaspora. Il doit avoir de bonnes relations avec les décideurs pour diligenter la résolution de nos problèmes.

Au regard de ces qualités génériques du député de la diaspora, le candidat doit prendre l’engagement d’une assiduité aux sessions parlementaires et rendre compte à ses mandants.

En tant que présidente du groupe Sunu Diaspora, comment analysez-vous les derniers accords signés entre  certains pays africains dont le Sénégal et l’Union européenne pour lutter contre l’émigration clandestine ?

C’est vrai qu’en novembre 2015, l’Ue avait décidé, à La Valette, la capitale de Malte, d’aider financièrement l’Afrique pour endiguer les flux de migrants, avec un fonds de 1,8 milliard d’euros. L’accord comprend des initiatives pour aider les jeunes au travail, le renforcement des capacités et le financement des projets. Mais je pense que la solution se trouve ici même, car c’est à nous de prendre notre destin en main. C’est à nous de créer des conditions de vie adéquates pour retenir et aider ces jeunes à rester dans leur pays. Pour cela, il nous faut une politique de communication bien harmonisée, il nous faut des plans d’insertion et de réinsertion des jeunes. Il faut encore qu’on sache que les Européens ne vont pas développer notre pays à notre place ; c’est à nous de le faire. Ces jeunes qui quittent et s’aventurent aveuglement sont l’avenir de nos pays.

Il est temps de mettre en place des mécanismes bien structurés pour les aider à trouver de quoi s’occuper dans leur propre pays. Je suis très confiante qu’on peut y arriver, en essayant, d’abord, de réduire sinon stopper l’exode rural car, pour moi, c’est l’origine de ce mal.

Depuis l’avènement de Trump, ils sont de plus en plus nombreux, les Sénégalais, à être expulsés des Usa. Qu’en pensez-vous ?

C’est une situation très déplorable d’autant plus que parmi eux, on retrouve des Sénégalais nés aux Usa, de mère ou de père américain. Mais un citoyen ou ‘’demi-citoyen’’  de ce genre, Trump n’en veut pas ! Ces Sénégalais rêvaient d’une vie meilleure aux Etats-Unis. Mais avec l’avènement de Trump, ils viennent de voir ce rêve se briser en plusieurs morceaux. Il faut qu’ils sachent que la vie ne s’arrête pas, que ce n’est pas la fin du monde.  Il faut retrousser les manches et travailler comme ils le faisaient aux Usa et ils vont s’en sortir. Mais que cela serve aussi  de leçons à tous les Sénégalais vivant à l’extérieur. Il faut toujours penser au retour en investissant au pays. Je pense que  c’est cela la solution.

De plus en en plus, des Sénégalais sont tués à l’étranger. Comment expliquez-vous cette situation ?

C’est vrai qu’entre maltraitances, brimades, agressions et meurtres, nombreux sont nos compatriotes qui ont perdu la vie dans leur pays de résidence, ces derniers mois. Si bon nombre de Sénégalais rechignent à rentrer au pays, c’est faute d’insertion et des conditions de retour très difficiles, d’autant plus que ces émigrés, parfois en situation irrégulière, ne souhaitent pas que leurs familles soient au courant de leurs difficultés. Mais je pense que la plupart de ces meurtres le sont par accident. Il y a des cas aussi où la personne concernée est victime de racisme. Des situations que nous ne cessons de déplorer. Il y a aussi certains de nos compatriotes qui s’adonnent à des activités pas du tout licites  comme  la vente de drogue, etc. Ce sont des choses aussi à dénoncer.

Ibrahima Khalil Wade