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Crise sanitaire – Toute la vérité sur le sort des paysans sénégalais : Chronique d’une forte production d’oignons locale sacrifiée

Touché en plein cœur de sa vie économique et sociale par la Covid 19, le Sénégal à l’instar des autres pays de la sous-région et du monde tente de dérouler une riposte. Prenant en compte certains aspects de la vie sociale, le gouvernement ne semble, toutefois pas avoir pris encore des mesures en ce qui concerne l’autosuffisance alimentaire. Priorité de tout temps pour notre gouvernement, le sujet est plus que jamais d’actualité. Si l’on sait que les prochains mois vont entrainer l’ensemble des pays du monde dans un labyrinthe sans fin.

Actuellement, la plupart des pays développés sont en train de travailler sur la mise en place d’une stratégie de « Produisons et consommons local ». Ainsi, la Russie a décidé de suspendre les exportations de produits comme les céréales. Le Québec envisage d’élargir son autosuffisance en produits agricoles et élabore des stratégies dans ce sens. « Qu’en est-il pour le Sénégal? », s’interroge une experte en la matière.

Qu’en est-il pour le Sénégal ?

« Depuis l’indépendance, nous dépendons toujours de l’extérieur pour nous nourrir et nous soigner. Un gros marché à hauteur de milliards au profit des importateurs et entreprises étrangères de produits alimentaires, des et pharmaceutiques. De ce fait, je me demande, qu’est-ce que le producteur sénégalais gagne dans la politique sectorielle de l’agriculture? », se désole Mme Sy Rouguiatou Dia, ingénieure agronome, spécialiste en transformation et salubrité des aliments au Canada.

Les intrants ou une mafia organisée

Selon une source de Xalima, les producteurs ne bénéficient toujours pas des subventions de l’État destinées à l’Agriculture. Elles sont majoritairement captées par des  intermédiaires au détriment des producteurs qui sont les parents pauvres du secteur. L’exemple de l’urée, informe-t-on, serait la parfaite illustration. Il devrait être vendu à 9 000frs CFA avec la subvention. « Les attributaires du marché de la commercialisation achètent au prix subventionné et le revendent jusqu’à même plus de 15 000 frs CFA au niveau de la vallée », souffle un acteur du milieu. Aussi, les producteurs dénoncent toute une mafia organisée. A ce stade, ils sont certains que la majorité d’entre eux ne verront pas la couleur des intrants subventionnés par l’État.

Non-respect du gel des importations

Par ailleurs, certains producteurs sont plus que jamais inquiets. D’autant plus qu’au moment où le monde s’agite, le gel des importations, qui devrait constituer un levier pour soutenir les producteurs et booster un secteur – dont la production est presque bien maîtrisée (celui de l’oignon?)-  est géré par le ministère en charge du commerce, demeure la plus grande problématique,. Une petite promenade dans des boutiques de quartier à Dakar et en régions permet de constater que ce gel est loin d’être effectif ; on y constate une forte présence de l’oignon importé. Certains importateurs font rentrer des quantités importantes d’oignon avant la fermeture officielle qui, en réalité, n’est que théorique, selon les acteurs qui effectuent le contrôle. Ils sont maintenant persuadés que ces importateurs ne dédaignent pas à les écouler pendant la période de récolte (surproduction) de l’oignon local.

Le triste visage de l’agriculture sénégalaise : Focus sur une production d’oignons sacrifiée

Au moment où l’on note encore la forte consommation des produits importés, des producteurs expriment leur désarroi. Selon une source qui a contacté Xalima, d’importantes quantités d’oignons, de gombo, de patates douces et autres produits horticoles, en attente d’hypothétiques acheteurs, sont en train de pourrir entre les mains des producteurs au niveau de la vallée et de la zone des Niayes.

« Au sud du pays, le même phénomène se produit avec les fruits de l’anacarde et de la mangue qui pourrissent entre les mains des producteurs. Malheureusement, ces braves producteurs n’ont pas le dernier mot sur la fixation des prix de vente », affirme notre source.

Il y a quelques mois, le chef de l’État avait inauguré un grand centre de conservation des produits horticoles. Ce centre, estime les acteurs, aurait peut-être permis de stocker cette production de denrées périssables avec une extension de leur disponibilité sur une plus grande période de l’année et de surcroit de réguler leur prix au profit des producteurs? À défaut d’acheter ces produits locaux, ne serait-il pas plus adéquat de permettre à ces braves producteurs maraichers d’y entreposer leur récolte? La question est sur les lèvres d’une productrice.

Elle nous rappelle notamment qu’en date du 02 mars 2020, l’ARM avait émis une « Lettre de véhicule » sur la commercialisation de l’oignon et de la pomme de terre locale. En application des dispositions de la lettre circulaire Numéro 0000030/MCPME/ARM/SP du 26 février 2020, celle-ci avait fixé le prix au champ de l’oignon de la vallée à 200 Francs le kilogramme et au niveau des parcs et marchés de gros à 300 Francs le kilogramme. Elle dénonce par ailleurs le fait de « rester à Dakar et fixer les prix sans tenir compte des vrais coûts de production ni de l’avis du producteur ».

Pire, relève-t-elle, ces prix ne sont jamais respectés car ce sont les commerçants qui ont le dernier mot. Est-ce que le ministère du Commerce via l’ARM fait des vérifications  sur place des prix exigés par l’instance même?

Pour la petite histoire, certains braves producteurs de la vallée avaient pris la décision d’acheminer leurs oignons à Dakar n’ayant plus de marchés hebdomadaires. Ils rapportent notamment un périple infernal.

« L’oignon était chargé le 13 avril 2020 et les convois avaient quitté les champs de Podor au lendemain 14 avril. Le même jour, à l’insu des producteurs, l’ARM avait sorti une lettre circulaire « Suspension des ventes d’oignons entre Zones de production et marchés de gros valable du 15 avril au 22 avril 2020 ». La circulaire est adressée aux Préfets de Podor, St-Louis, Louga et Thiès, Haut commandant de la gendarmerie, directeur de l’horticulture, Directeur du commerce intérieur et aux Chefs Service Régional du Commerce de St-Louis, Louga et Thiès.  Malheureusement, les camions chargés d’oignons au nombre de 14  ont été interceptés par la Gendarmerie Nationale le 15 avril à Richard Toll et retenus pendant deux jours à Dagana sans explications. D’après un camionneur, il a fallu payer des «  amendes » variant de 100 000 francs à 500 000 francs pour certains producteurs.  Vous imaginez les conséquences de garder de l’oignon récolté 4 jours avant, encore humide dans des camions non aérés sous une température de presque 50o C pendant deux jours, se demande notre interlocuteur. Il a fallu la diligence d’une des productrices qui s’est renseignée auprès de personnes habilitées à Dakar pour savoir qu’il y avait une circulaire d’interdiction de circulation de l’oignon vers la capitale.

« Arrivés à Dakar, les commerçants proposent un prix variant entre 125 et 130 francs le kilo en plus de payer des frais de 600 francs CFA par sac vendu. Entre temps, une bonne partie a pourri sous l’effet de la chaleur et l’humidité dans les camions », se désole ce producteur qui a investi, pour la première fois, dans le but de donner un coup de main à des jeunes de son terroir et lutter par la même occasion contre l’exode de cette jeunesse.

Pensons plus à la relance Covid pour faire décoller notre agriculture

« Je suis très attristée de voir que les producteurs agricoles ne sont pas pris en compte pour la riposte Covid. En commençant par le chef de l’État qui se félicite de l’aide alimentaire avec l’achat de produits alimentaires importés puis au tour des élus et DG qui viennent distribuer des vivres importés, des masques importés et gels hydro alcooliques importés. Aucun d’eux n’a pensé à la production et consommation locale. Chers décideurs et élus allez faire un tour dans le monde rural au lieu de faire des séances de photos et vidéos pour la promotion inconsciemment du « consommons Importé », conseille Mme Sy.

« Le PRACAS avait un objectif d’atteindre de l’autosuffisance alimentaire particulièrement pour le riz en 2017. Peut-on savoir à quoi ont servi les milliards injectés dans ce programme? Peut-on avoir le suivi et l’évaluation de ce programme 3 ans après? Comme l’autosuffisance est loin d’être atteinte, pourquoi le chef de l’état n’a pas acheté l’oignon, la carotte, la pomme de terre à la place des pâtes alimentaires importées? ». Pour Mme Sy, c’est autant de questions auxquelles il faut répondre pour éclairer la lanterne des paysans qui devront, désormais, être pris en compte dans ce plan de riposte. Et prioritairement ! A-t-elle souligné.

Pour cette campagne agricole 2020, le chef de l’État a augmenté 20 milliards de Francs CFA. Toutefois, le problème, selon les producteurs, ne sera pas résolu par le fait d’injecter des milliards pour développer l’agriculture. « Notre principal problème est la commercialisation des produits agricoles et leurs transformations sur place. La situation est d’autant plus critique que les producteurs sont laissés à eux-mêmes car beaucoup d’investisseurs ont abandonné après quelques campagnes agricoles fautes de maitrise de la commercialisation », explique une productrice, invitant notamment l’Etat à redéfinir les rôles du ministère de l’agriculture et celui de commerce. Une collaboration plus dynamique devrait être encouragée au lieu d’un fonctionnement en solo.

Mme Sy de souligner que les producteurs aussi gagneraient à mieux s’organiser et se professionnaliser.

« Les organisations paysannes doivent se dépolitiser. Elles ne sont certainement pas exemptes de reproche. Je rêve de voir au Sénégal une forte union des producteurs agricoles du Sénégal à l’image de l’UPA du Québec qui recrute les agronomes », dira la spécialiste.

Selon certaines de nos sources bien informées, la production de la tomate qui est une denrée périssable sans stockage adéquat a fortement diminué ces dernières années. « La SOCAS qui était le principal acheteur de la production de vallée a subi une concurrence déloyale quand l’état a permis de nouveaux industriels d’importer du triple concentré de la Chine moins couteux. On ignore encore la composition et les ingrédients de ce triple concentré de tomate. Pourquoi, l’État du Sénégal a fermé ses yeux sur cette pratique qui tue toute une filière locale? Ne fallait-il pas subventionné cette production pour assurer l’autosuffisance et la création d’emplois? ». Et les interrogations demeurent.

De nombreux problèmes sur la chaine de valeur locale

Pour Mme Sy, qui parle d’agriculture doit parler de tout le système. Ainsi, elle évoque les problèmes sur toute la chaîne de valeur qui, selon elle, sont nombreux. Il s’agit entre autres du manque d’infrastructures de conditionnement et de stockage qui permettraient le stockage des produits périssables comme la tomate, le chou, la carotte et du manque d’industrie de transformation de nos produits.

Mme Sy de souligner qu’il faut impérativement des unités de transformation alimentaire répondant aux normes de qualité et de sécurité sanitaire.

« Comme par exemple de produits finis : oignons coupés en dé, rondelle ou tranche surgelés et prêts à être utiliser; oignons séchés en flocons ou en poudre. Pour la patate et pomme de terre aussi nous avons plusieurs produits dérivés comme la purée, en tranche ou rondelle pré-frites puis surgelés », a-t-elle conseillé.

Autres recommandations urgentes

Par ailleurs, la spécialiste, persuadée que le Sénégal pourrait encore se rattraper, recommande de :

– Dépolitiser les organisations paysannes : Création d’une forte organisation paysanne qui va regrouper tous les acteurs agricoles (agriculture-élevage-transformation). Cette organisation va être au service des producteurs pour un développement régional.

– Différenciation entre producteurs et travailleurs agricoles

– Professionnalisation de la filière par la formation des producteurs en de vrais entrepreneurs agricoles.

– Restructuration des ministères concernés comme l’agriculture, élevage et productions animales en agriculture et agro-alimentaire qui s’occupera de la production et de la transformation (le maximum possible au Sénégal pour une plus grande valeur ajoutée) des produits agricoles (agriculture et élevage). Le ministère de l’agriculture ne devrait pas être une instance de la campagne hivernale qui s’occupe plus de la distribution des intrants (semences et engrais). Il doit aussi intégré dans leur programme de subvention d’intrants les producteurs horticoles de la vallée (pour les cultures d’oignons, patate douce, gombo, aubergine poivron et autres).

– Mettre l’accent sur la production d’aliments salubres à la consommation qui est une question de santé publique. Il faut une mise en place d’un bureau de la salubrité des aliments. Ce bureau aura pour mission la vérification de la conformité des aliments produits au Sénégal et s’occupera aussi de l’inspection de tout aliment importé en collaboration avec les services frontaliers. Le bureau s’assurera aussi du respect des normes internationales pour les produits destinés à l’exportation.

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